Le livre publié par Gérard Gervais, ex vedette du cinéma français des années cinquante, et qui s'intitule Le Petit Navet est sorti aux éditions Persée en février dernier. Ce livre peut être commandé à la FNAC pour une vingtaine d'euros.
Le livre publié par Gérard Gervais, ex vedette du cinéma français des années cinquante, et qui s'intitule Le Petit Navet est sorti aux éditions Persée en février dernier. Ce livre peut être commandé à la FNAC pour une vingtaine d'euros.
Introduction
L’entrée des studios de cinéma de Boulogne-Billancourt est gardée. Un planton en uniforme et une massive porte électrique interdisent l’accès à «Toutes personnes étrangères à la production».
En général le tournage d’un film ne débute guère avant midi, mais depuis les petites heures du jour, sur le trottoir, le dos aux berges humides de la Seine, ce matin comme d’habitude, des dizaines de visages tirés, au regard usé, d’autres moins ridés mais déjà déçus, et d’autres encore, brillant d’espoirs naïfs, sont agglutinés autour de cette entrée.
Les yeux rivés sur la porte close, jouant des coudes pour rester dans les premiers, ils attendent qu’un régisseur en quête de figurants fasse son apparition pour choisir «dans le tas».
Le maigre cachet que les élus toucheront ce soir là, leur permettra de tenir le coup un jour ou deux.
Anciennes vedettes déchues du cinéma muet, éternels professionnels de la figuration au jour le jour qu’on appelle dans le métier «les frimants», jeunes visages espérant être découverts, chacun a son histoire, sa misère, sa dérive, son anxiété, sa jeunesse et ses espoirs, sa vieillesse et sa détresse.
De temps à autre, la petite foule se lézarde à contre cœur pour laisser passer un technicien, un journaliste ou un acteur de complément portant sur son visage composé de modestie affectée, l’expression néanmoins privilégiée d’un contrat de quelques jours de tournage, puis se referme plus étroitement à mesure que l’heure avance.
Vers onze heures, enfin, le régisseur fait son apparition et trône dans le chambranle de la porte électrique. C’est l’instant éphémère où tous les regards s’animent alors que tous les espoirs renaissent.
La foule se resserre, muette, tendue. Le régisseur, le col de son manteau en loden relevé, une liasse de papiers que le vent agité tente d’arracher de ses mains, sonde l’assistance et désigne avec autorité :
- Vous! Et vous là-bas! Au maquillage! C’est tout pour aujourd’hui!
Certains insistent, s’accrochent, tentent inutilement de se faire reconnaître pendant que la porte d’acier claque d’un coup sec, invincible, muette pour la journée.
La masse des visages déçus hésite, puis commence à se diluer lentement le long des berges du fleuve.
À ce moment précis, une limousine noire au blason des productions «Union Générale Cinématographique : UGC» franchit le bateau du trottoir et colle son capot au grand portail du studio. Trois coups de klaxon et les battants s’ouvrent, juste ce qu’il faut pour ne pas que l’auto s’accroche en entrant. Cette précaution est prise pour empêcher quiconque de se faufiler dans le lieu sacré par la même occasion.
Sur le siège arrière de la limousine, celui que les journaux parisiens titrent comme «La plus jeune vedette du cinéma français» est un adolescent touchant au sommet d’une carrière que les critiques disent «déjà chargée.»
Long, gracile, visage ovale, expression candide sous d’épaisses boucles brunes, il tient le rôle principal dans le dernier film d’Henri Decoin : «TROIS TÉLÉGRAMMES».
L’histoire parfois choquante de l’adolescence trouble et tourmentée de ce jeune garçon… est la mienne.
Première partie
Avant l’ensemencement
Chapitre I
1940 c’est l’exode. Ma mère a fermé hâtivement les persiennes de nos fenêtres. Elle est en train de traverser Paris à pied vers la Gare du Nord en poussant un landau dans lequel elle a entassé des boîtes, des sacs de provisions, des valises. Elle a juché mes deux ans au sommet de ce monticule où je trône de façon instable.
Alors qu’elle arrive à un passage clouté pour traverser, un convoi de camions militaires allemands déferle sur la rue, à ras du trottoir.
Je tombe de mon perchoir et roule dans le caniveau devant la roue du véhicule qui va passer. Ma mère mêle son hurlement à celui des freins du camion qui vient de stopper net devant moi, immobilisant du même coup toute la colonne.
Le chauffeur descend, me prend dans ses bras. D’autres militaires se joignent à nous, et je passe de l’un à l’autre, chacun m’examinant, me palpant, riant et rassurant ma mère qui ne comprend pas un mot d’allemand, mais qui est morte de trouille de voir tous ces diables verts qui vont peut-être lui dévorer son gosse tout cru devant son nez comme elle a entendu dire.
Finalement ma mère me récupère ainsi qu’une plaque de chocolat offerte par un soldat à mon intention, et le convoi repart.
Ma mère est perplexe. Finalement, elle ne traverse pas le boulevard, et s’assied sur un banc pour se remettre de ses émotions. Elle n’a aucune intention de me donner du chocolat, car il est probablement empoisonné... Cependant, pour s’en assurer et répondre à l’esprit de sacrifice qui habite une mère, mais aussi peut-être parce qu’elle aime le chocolat, elle décide d’en grignoter une petite tablette avec cette curiosité inconsciente du : «Après tout, on verra bien!».
Comme le camion ne m’avait pas écrasé et que le chocolat n’était pas empoisonné, elle a rebroussé chemin, poussant son attelage à contresens de la marée humaine en fuite, et machinalement, elle a terminé la plaque de chocolat en retraversant le bois de Vincennes.
C’est ce qu’elle m’a raconté.
Aussi loin que je remonte le temps avec précision dans ma mémoire d’enfant pendant l’occupation allemande, je suis d’abord un bout de môme de quatre ans.
L’événement le plus marquant que j’ai eu à vivre avant cette époque, précède de peu mes cinq ans. Ma mère, qui m’élevait seule depuis ma naissance et était soucieuse de ma santé, m’avait envoyé par les bons soins de la croix rouge, dans une famille quelque part en Normandie, chez les Pouchat.
Déjà, mon aventure débutait mal. Le voyage dura deux jours et une nuit. Nous étions une douzaine de gamins entassés sur de la paille à l’arrière d’un camion découvert, pendant toute la durée du déplacement Les chauffeurs se relayaient, mais il ne nous fut pas permis de descendre une seule fois, ni pour manger ni pour uriner ni pour le reste. Nous faisions tous nos besoins dans nos culottes courtes. L’odeur était dissipée par le vent, mais je ressentais les excréments séchés comme des grains de sable qui me brûlaient les fesses.
La plupart d’entre nous frigorifiés, affamés et désespérés souffraient et pleuraient. Plusieurs réclamaient leur mère à haute voix.
Enfin on me remit aux Pouchat. La maison des Pouchat était située non loin d’une large rivière qui était retenue par une écluse profonde aux murs noirs et suintants d’humidité lorsqu’elle était vide. C’était un endroit que je trouvais sinistre et qui me faisait peur.
Je déplaisais passablement à la fille des Pouchat, laquelle avait mon âge. Dès que je me retrouvais le moindrement seul en sa présence, elle me donnait des gifles et des coups de pieds que je n’osais lui rendre. Elle allait se réfugiait ensuite contre son père qui la dorlotait tandis qu’elle me fixait d’un air franchement hostile. Cela dura des semaines.
La rancune s’accumulait en moi et un soir que nous étions tous allés nous promener le long de la rivière, comme il arrivait souvent, nous fîmes halte tout au bord de l’eau pour admirer l’onde et son paysage, non loin de l’écluse qui était vide.
Je me tenais légèrement en arrière de la petite fille. Elle était collée à ses parents et tenait la main de sa mère.
Un désir soudain de vengeance me submergea qui me donna envie de la pousser dans l’eau. Tandis que j’hésitais, je me souviens du combat qui se livrait en moi et qui se traduisait par des montées de désir que je réprimais et qui revenaient pour s’enfuir encore. Cela dura quelques longues secondes.
Et puis cédant à la satisfaction tout en me retenant, je la poussais mollement. Elle fit un petit pas en avant sans plus, qui ne la rapprocha guère du bord de l’eau, mais l’honneur était sauf.
Mon geste déclencha alors la fureur certainement légitime mais à peine contrôlable du père. Il se mit à hurler, puis me saisit par les cheveux que j’avais longs et me traîna jusqu’au bord extrême, en haut du mur de l’écluse. Il me saisit alors par les deux oreilles et me fit danser dans le vide pendant assez longtemps pour que je m’évanouisse de douleur et de frayeur. Il fallut me transporter à dos et ce n’est que le lendemain que j’ai retrouvé l’usage de mes jambes.
Monsieur Pouchat écrivit une lettre à ma mère affirmant que j’avais voulu assassiner sa fille et qu’il fallait qu’elle vienne me rechercher sans tarder, ce qu’elle fit.
Ma mère ne vit que mes oreilles qui avaient durement souffert. Elle me questionna d’abord et demanda ensuite des explications au père sur un ton tout à la fois glacial et enragé.
Monsieur Pouchat réclama une indemnité pour mon hébergement, ce qui n’était pas prévu, et les mots s’enchaînèrent à bout portant, jusqu’à ce que les propos que ma mère servis à Monsieur Pouchat, y compris ce qu’elle pensait de sa fille, lui vaillent un solide coup de poing sur la figure qui fit un bruit sourd contre son œil.
Je me jetai sur Pouchat et le mordis au poignet avec une telle rage qu’il lui fallut me frapper aussi pour que je lâche prise.
Dans le train qui nous ramenait à Paris, ma mère souffrait de son coquart et moi d’un mal de tête. Pourtant elle était de bonne humeur. Elle m’affirma qu’on s’était bien défendu et qu’on était des héros.
Elle me raconta qu’elle m’avait préparé une chambre pour moi tout seul avec une petite lampe de chevet que je pouvais allumer ou éteindre avec un bouton. C’était le bonheur.
Effectivement, la chambre était méconnaissable, toute décorée avec des roseaux séchés s’échappant d’un lourd pot de cuivre posé à même le sol, des armes africaines sur les murs, des peintures, une petite tapisserie où jouaient des musiciens, et mon lit pour moi tout seul, avec la fameuse petite lampe de chevet.
Je fus tellement désorienté pendant la nuit lorsqu’une envie me prit, que je fus incapable de retrouver les WC et que j’ai pissé tout debout sur la carpette au milieu de la pièce.
v
Un soir des jours qui suivirent, à la nuit tombée, deux français se présentent à la porte et fon irruption dans notre appartement. Ils portent chacun un brassard où figure une inscription incompréhensible pour moi. Sans un mot et sans ménagement, l’un d’eux plaque ma mère contre le mur de l’entrée, près de la porte de cuisine et lui appuie un petit pistolet contre le front, tandis que l’autre fait rapidement le tour de l’appartement une arme également au poing. Après être passé dans toutes les pièces, avoir vidé les placards, démonté les panneaux verticaux de la table d’harmonie du piano, renversé la bibliothèque et tout ce qui porte un tiroir, sur le sol, il revient, rempoche son revolver et dit qu’il n’y a personne d’autre, et qu’il n‘a trouvé aucun matériel. Finalement, celui qui tient ma mère en respect baisse son arme et ouvre la bouche pour la première fois :
- Nous sommes de la défense passive : Nous avons des questions à vous poser.
- Pourquoi des questions? Mais quelles questions? Demande ma mère d’une voix blanche.
- Vous êtes soupçonnée de faire de la résistance.
- De la résistance? Mais je n’ai rien à voir avec la résistance moi!
- Pourquoi faites-vous des signaux lumineux de votre cuisine pendant le couvre-feu?
- Des signaux lumineux...? Mais vous êtes tombés sur la tête, je n’ai jamais fait de signaux lumineux à qui que ce soit!
- On vous a surprise à faire des signaux lumineux encore tout à l’heure, juste avant notre arrivée, vous éteignez et vous rallumez la lumière périodiquement dans votre cuisine, Pourquoi? Pour qui?
Et ma mère se met à rire :
Vous pourrez me questionner toute la vie si vous voulez, mais je ne fais de signaux lumineux à personne, c’est complètement ridicule...
- Je regrette, nous on a des ordres, vous allez devoir nous suivre, je vous arrête.
Bien qu’elle ne soit pas résistante, ma mère résiste. Elle proteste véhémentement :
- Les persiennes sont fermées et les fenêtres sont camouflées dans tout l’appartement, vous pouvez le constater! Vous vous trompez d’étage! Ça ne va pas non?
- Sauf dans la cuisine, vous n’avez pas de rideaux dans votre cuisine, et la lumière filtre parfaitement des persiennes.
- Je le sais et Je n’allume jamais la cuisine pendant le couvre feu, je m’éclaire à partir du couloir et ne me dites pas que je m’amuse à allumer et à éteindre pour faire à manger!
C’est à ce moment précis que la lumière s’éteint et se rallume alternativement dans la cuisine...
Je ne sais si la conversation m’a incité à me livrer à mon amusement habituel lorsque ma mère est occupée dans sa chambre, mais, c’est moi qui viens d’aller chercher le petit banc pour atteindre le gros bouton électrique en cuivre qui me fascine, et me suis remis à jouer avec l’interrupteur de la cuisine. L’homme qui avait tenu ma mère en respect pousse un soupir :
- Bon, ça va, on a compris.
- J’aurais dû y penser, dit ma mère, il fait tout le temps ça.
- Vous avez de la chance de vous en tirer comme ça. Ce sont les allemands qui nous ont signalé votre... enfin le manège du gosse. Un conseil, masquez complètement votre fenêtre de cuisine et qu’on ne vous y reprenne pas, vous pourriez avoir de gros ennuis.
- Pouvez-vous m’aider au moins à remettre tout en place?
- On n’a pas que ça à faire, Bonsoir!
Ma mère m’a souvent raconté avec précision cet incident dont je n’avais gardé qu’un vague souvenir, celui de l’irruption des deux hommes, de leurs armes, du mot qui m’intriguait sur leur brassard (Luftschutz), et le gros bouton électrique de cuivre jaune avec lequel je jouais.
Chapitre III
L’époque tourne au difficile et les gens ne mangent pas tous à leur faim. J’ai grandi, et je perche mes six ans et demi aux cheveux trop longs pour les mentalités du quartier, sur de longues jambes frêles aux genoux saillants. Par chez nous, on m’appelle «la fille».
Je donne du fil à détordre à ma mère. Elle me dit que c’est parce que j’ai deux pères : un qui m’a reconnu et qui est parti à la guerre, et l’autre qui m’a méconnu. Ce qui me fait un père de trop, mais aucun pour m’élever.
On existe désormais comme on peut, ma mère et moi, au troisième étage de notre immeuble rectangulaire en briques rouges, qui possède un vide-ordures sur chaque palier, protégé par une porte, laquelle inonde le couloir d’une puanteur de pourri lorsqu’on l’ouvre.
Mais l’édifice a sa façade sur la rue, genre ouvrier qui se tient bien. Mieux d’après ma mère, que les ouvriers logés dans l’immeuble de derrière, séparé par une petite cour, lequel a sa façade obscurcie par le dos du nôtre, de sorte que lorsque les locataires de ce bâtiment s’engueulent, la réverbération du son nous renseigne distinctement sur la virulence de leurs injures. Avec ma mère, on parie sur le temps que ça va prendre avant qu’ils ne commencent à se taper dessus.
Dans notre bâtiment, c’est un peu plus bourgeois. D’ailleurs, la vieille dame du deuxième, Madame Belin, ne sort jamais sans chapeau, et elle a deux fenêtres qui donnent sur la rue pour elle toute seule avec un grand balcon, ce qui fait râler le gros des locataires parce que plusieurs familles s’entassent jusqu’à cinq dans une seule pièce.
De temps en temps, son petit fils vient la chercher dans une grosse voiture étrangère aux formes arrondies, une Mathis-Ford, et Madame Belin disparaît pendant quelques jours à la campagne.
Ce qui fait jaser le voisinage, c’est que la vieille Madame Belin, lorsqu’elle s’absente, descend allègrement elle-même sa valise pour rejoindre son petit fils qui l’attend en bas dans la voiture. Cependant, lorsqu’elle revient, c’est le petit fils qui monte cette même valise, laquelle semble très lourde, puisqu’il avance lentement en penchant la tête du côté du bras tendu qu’il balance d’avant en arrière, afin de faire contrepoids au côté qui force à porter la valise.
Que peut-il bien y avoir dans cette valise au retour qu’il n’y avait pas au départ? Ma mère a son idée :
- C’est de la bouffe, elle a des réserves!
v
Ma mère a des généralisations impitoyables : elle dit que toutes les bonnes femmes qui ont des gros nichons sont connes! J’en ai déduit que ma mère ne doit pas être très mamelue car si c’était le cas, elle ne serait donc pas assez intelligente pour dire d’elle même qu’elle est con. D’ailleurs je l’ai déjà observée par le trou de la serrure de la porte de cuisine quand elle se lave par morceaux au robinet de l’évier, elle a une grande touffe et beaucoup d’intelligence.
Pour ma mère, Madame Belin c’est «La mère Belin». Ça résume ce qu’elle pense d’elle, parce que voilà une autre des généralisations de ma mère : les gens qu’elle méprise n’ont pas de simples noms propres : ils sont «Le père ou la mère quelque chose». C’est ainsi qu’elle réfère à la majorité des personnes que nous connaissons exception faite pour deux ou trois femmes qui nous prêtent de l’argent et qui ont droit à être appelées par leur prénom.
Madame Belin est notre voisine du dessous. Ma mère la dénomme également «La vieille conne» parce que Madame Belin conne au plafond avec le manche de son balai lorsque je cours dans notre appartement qui est aussi grand que le sien.
Toutefois, notre appartement à nous, c’est sans balcon. Nous sommes quand même détestés par les locataires, car ils se plaignent que nous habitons trop grand pour deux personnes, c’est-à-dire dans notre deux pièces cuisine W.C., desservis par un couloir étroit.
Les familles nombreuses nous en veulent en silence, avec la rancune du regard en dessous fixé obstinément aux marches lorsque nous les croisons dans l’escalier.
Sur notre palier, il y a les Millanvoix. Lui, ne dit jamais un mot, mais sa femme crie tout le temps. Ils ont une fille d’une douzaine d’années, Annie, passablement boulotte, dont les yeux sont enfouis dans la graisse peut-être parce que le père est pâtissier. Ils ajoutent à l’expression renfrognée que lui confèrent ses lèvres minces et cousues de silence.
Annie s’habille tout en rouge. Elle a la manie de promener deux fois par jour, au bout d’une laisse également rouge, un chien minuscule à grandes oreilles juste devant la porte d’entrée de l’immeuble. Autant Annie ne m’a jamais adressé la parole, autant son chien me hurle après les mollets chaque fois qu’il me voit. Il est tellement hargneux à mon égard que lorsqu’il m’affronte, les crocs lui poussent du museau, et lorsqu’il m’engueule, la force de ses aboiements le soulève du sol et le projette vers l’arrière comme un pistolet qui a du recul, mais il revient à la charge encore plus enragé, et il me flanque une telle trouille que j’en ai des frissons qui me parcourent l’échine.
Un jour que j’ai fait l’erreur de lui tourner le dos en sortant, il m’a mordu. Ma mère s’est plainte au propriétaire, mais comme on lui devait du loyer, elle n’a pas eu gain de cause. Alors elle est allée frapper vigoureusement à la porte des Millanvoix et a sorti d’un seul souffle, que si cet affreux petit roquet touchait encore à son fils, elle l’empoisonnerait.
Depuis, la grosse Annie, plus renfrognée que jamais, serre son petit bâtard dans ses bras lorsqu’elle nous croise dans les escaliers, et dehors, elle le fait gigoter au bout de sa laisse comme un pendu, le temps que je passe.
Au deuxième, à part Madame Belin, il y a Simone. Elle porte le même prénom que ma mère. C’est une jolie jeune femme qui reçoit chez elle un officier de l’armée allemande dont elle fait refroidir le champagne qu’il lui apporte, sur le rebord de sa fenêtre de cuisine, ce qui fait que tout le quartier est au courant qu’une certaine Simone de notre immeuble couche avec les allemands.
Sur le même pallier du deuxième, il ya la famille Klein. Renée Klein a épousé Julien Klein à dix sept-ans parce qu’elle admirait son uniforme de pompier. Par la suite, Julien est devenu irrésistible en entrant dans la police, l’uniforme de gardien de la paix ayant gagné en prestance, ce qui lui assura la fidélité de sa femme, du moins en était-il convaincu, avec un doute raisonnable, comme on le verra plus tard.
Les voisins du quatrième sont toujours saouls. Leur fils ne semble pas avoir toute sa tête. Il n’écoute personne quand on lui adresse la parole et il se met à caracoler de ci de là dans tous les sens en perdant l’équilibre lorsque sa mère lui lâche la main.
Comme c’est un enfant d’alcoolique, ma mère dit qu’il est givré de naissance.
Au 98 de la rue Pasteur, où nous demeurons, notre immeuble n’est pas mal tenu. Il y a marqué «Essuyez vos pieds» en bleu sur une plaque d’émail blanc vissée à la troisième contremarche de l’escalier. Parfois c’est ciré.
Les jours d’entretien des six étages de notre bloc, après son labeur, la concierge, «La mère Schröer», courte femme, se tient alors sur le pas de sa loge, les bras reposant croisés sur son opulente poitrine, l’air autoritaire, un tortillon effiloché lui ceignant le front en guise de turban, et elle contrôle les allées et venues dans «Son escalier».
Ces jours là, les locataires s’attardent plus que de coutume sur le tapis hérisson et décrottent hypocritement leurs semelles avant de faire craquer, sur la pointe des pieds seulement, les degrés du vétuste escalier de bois.
Le lendemain, si la porte de la loge est fermée et que le rideau un peu écarté ne révèle pas l’œil vigilant de la concierge en train de guigner, tout le monde gravit les marches quatre à quatre en ignorant le paillasson, moi le premier.
Il faut dire que la concierge est alsacienne. On le sait, d’abord parce qu’elle nous l’a dit, et ensuite parce qu’on l’entend à cœur de jour se tourner vers les quatre horizons appeler : «Chanine! Chanine!» sa courailleuse de fille, avec un accent typique, reconnu par les personnes averties comme étant alsacien.
Je n’ai jamais vu Madame Shroër autrement que coiffée de son turban qu’elle tient en place avec un gros nœud sur le devant. Ma mère dit sur un ton dédaigneux que cet horrible ficelage est peut-être l’emblème de la profession de ménagère puisque toutes les voisines en portent aussi lorsqu’elles sont armées de leur balai et qu’elles administrent leur foyer. Ma mère n’en porte pas bien sûr.
Alsacienne la concierge, donc propre comme le veulent les idées reçues. Ce n’est pas comme le 94, la cité des baraquements voisins, un peu plus loin sur la rue Pasteur, de l’autre côté de la petite rue de la poste qui forme comme une frontière.
Les moins gradés de la hiérarchie ouvrière nomment ces logements «les taudis à chienlits», c’est tout dire. Il y a des crottes de chien plein les escaliers et les gosses pissent contre les murs des couloirs.
Moi, j’ai bien essayé une fois comme ça chez nous, dans nos escaliers, pour rigoler, mais je n’ai pas continué parce que ce n’est pas l’habitude de la maison.